L’imposture de Macron

elisabeth-levy

Emmanuel Macron est l’un des favoris, voire le favori de l’élection présidentielle, cela mérite bien une «une» de Causeur, non? De surcroît, il est sans doute celui dont les Français connaissent le moins les intentions, à la fois à cause de sa jeunesse, de sa faible expérience en politique et de sa stratégie qui fait prévaloir la personnalité sur le programme. Enfin, peut-être ne vous a-t-il pas échappé que nous ne partageons pas l’enthousiasme d’une grande partie de nos confrères. Macron suscite une ferveur réelle – même si elle semble faiblir. Mais il est aussi, et de plus en plus, le candidat du Parti des médias: non seulement, beaucoup de grands journaux, du Monde à l’Obs (sans oublier Marianne qui a récemment rejoint la chorale) le soutiennent, mais pas mal de ténors de la profession semblent avoir été personnellement maraboutés. Son entourage ayant refusé de nous accorder un entretien, suite à la parution sur le site Causeur.fr d’articles critiques sur lui (on est cools et ouverts mais quand même….), j’ignore si j’aurais été moi aussi touchée par la grâce. Si ça se trouve, je serais en train de crier «Macron président!» au signal (par tweet) de la «team Ambiance».

En somme, vous vous vengez parce qu’il vous a refusé une interview?

Mais non au contraire, je dis merci! Vincent Castagno écrit drôlement que, «si Macron pouvait serrer la main de tous les Français, il serait élu avec 100 % des voix». Est-ce parce que, à Causeur, on n’a pas pu faire l’expérience quasiment ontologique de cette fameuse poignée de main? Malgré notre diversité idéologique, Macron fait quasiment l’unanimité – contre lui. Notre joyeuse équipe comptait trois ou quatre macronistes farouches il y a un mois. Aujourd’hui, il en reste un, de raison plus que de passion. Quoi qu’il en soit, tout l’arc électoral étant représenté dans la rédaction, Causeur ne soutient aucun candidat. Mais la possible victoire de Macron nous inquiète tous. Désolée, mais «une cuillère pour Jeanne d’Arc, une cuillère pour Steve Jobs», cela ne fait pas une vision pour la France.

Vous ne soutenez aucun candidat, la bonne blague. Causeur ne cesse de défendre Fillon!

Vous vous trompez, d’ailleurs le plus énervé par l’affaire Fillon est Régis de Castelnau, qui est avocat et communiste…Mais nous pensons tous que, si Fillon est battu, cela doit être à la loyale et pas au terme d’une opération de basse police politique. Quels que soient les faits qui lui sont reprochés, faits que pour ma part, je trouve assez véniels (position ultraminoritaire j’en conviens), l’alliance contre lui de juges qui se pensent investis d’une mission de purification et de journalistes qui jouent les arbitres des élégances morales me semble bien plus grave et menaçante pour nos libertés. Des documents confidentiels qui arrivent opportunément au Canard, une instruction menée à charge et au pas de charge, et dont des morceaux choisis s’étalent dans un quotidien proche du pouvoir, la mainmise sur un dossier simple du Parquet national Financier, créé pour traiter les affaires complexes (en réalité les affaires tout court) en court-circuitant le Parquet de Paris et pour finir, la nomination du juge Tournaire, pourtant déjà fort occupé avec Bygmalion – le même qui, depuis deux ans essaie de se payer Sarkozy: d’abord en 2013 avec une invraisemblable mise en examen pour «abus de faiblesse» (qui a abouti à un non-lieu), ensuite il y a quelques semaines avec une ordonnance de renvoi en correctionnelle que le juge Renaud Van Ruymbaeke, également en charge du dossier, a refusé de signer. Alors peut-être que Serge Tournaire est un magistrat très scrupuleux comme le clament ceux qui redoutent de se retrouver dans son bureau. Mais d’une part, il semble s’être donné pour mission de flinguer du politique, et d’autre part, il est tout de même étrange de nommer ce juge-là dans une affaire où la Justice devrait avoir à cœur de se montrer impartiale. «Ils n’oseront pas nommer Tournaire, ce serait un trop beau cadeau», me disait un proche du dossier il y a dix jours. Eh bien si, ils ont osé. Et au lieu de demander des comptes à ce sujet, les journalistes ânonnent le scénario concocté pour eux ailleurs.

Vous accusez la Justice de partialité?

Le mur des Cons, ça vous rappelle quelque chose? Cela dit, je ne crois pas qu’on ait affaire, dans le cas de Fillon, à des juges rouges ou à la botte du pouvoir. C’est pire: on dirait qu’ils sont en croisade et que l’idée d’intervenir dans le jeu politique ne les dérange pas du tout. En prime, ils sont du genre susceptible, presque autant que les journalistes. Il paraît que critiquer ces deux corporations, c’est attaquer la démocratie, la bonne blague. Voilà qui est bien pratique pour faire taire toute dissidence. Fillon a osé les attaquer frontalement. Ils ne le lui pardonneront pas. Certains journalistes sont aujourd’hui ivres de haine. Cela fait cinq semaines qu’ils répètent sur tous les tons qu’il ne peut pas tenir et il est encore là? Quel odieux crime de lèse-médias! Eh bien moi, pour cela, je suis prête à beaucoup lui pardonner – y compris d’avoir appuyé lui-même sur le bouton «vertu» avec, en prime, une grande inélégance à l’endroit de Nicolas Sarkozy. Je ne sais pas du tout s’il pourra tenir malgré la vague de défections – il y a des gens avec qui on ne partirait pas à la guerre… Mais s’il doit se retirer cela signifiera qu’une sorte de putsch médiatico-judiciaire a réussi à plomber l’élection présidentielle plus sûrement qu’une armée de trolls russes.

Revenons à Macron qui apparaît sur votre une avec ce titre: «Au secours Hollande revient!» Pourtant, le patron d’En Marche! est ultralibéral, voire libertaire, en plus d’être jeune et séduisant… La comparaison tient-elle vraiment la route?

Oui, et plus que la comparaison physique pourrait le laisser penser. Ceci étant, une «une» est un raccourci, parfois une blague et celle-ci, je vous l’accorde volontiers, ne dit que la moitié du personnage. Du reste, si Macron était seulement un nouveau Hollande, il serait sans doute moins haut dans les sondages. En réalité, Macron, c’est un produit classique dans un emballage nouveau: il est à la fois un héritier fidèle du hollandisme et un OVNI politique. On connaît sa ligne économique: plus d’Europe, plus de mondialisation, et à l’intérieur plus de libéralisme et l’intégration des banlieues par l’ubérisation. Du Terranova réactualisé, en somme. Si nous avons choisi, pour la «une», cet angle d’attaque plutôt que son genre «Prophète de bonheur» (ou petit joueur de flûteau d’Amiens…), c’est pour dévoiler une entourloupe. Macron essaie de faire croire qu’il sort de nulle part alors qu’il possède l’un des carnets d’adresse les plus fournis de Paris (ce qu’il doit au demeurant à ses multiples talents) ; il prétend être porteur d’une rupture, voire de plusieurs révolutions (comme le suggère le titre de son livre) alors qu’il n’a aucunement l’intention de rompre avec les grandes orientations des quarante dernières années ; il pense qu’il n’y a pas de culture française, mais une culture en France, et aussi que notre pays est structurellement coupable: c’est l’une des opinions les plus communes dans la famille politique dont il vient. Finalement, Macron, c’est du vieux avec du neuf.

Permettez-moi d’insister, mais Macron est favorable aux réductions de la taxe d’habitation et de l’ISF.

Peut-être que François Hollande, qui est d’une autre génération et qui a quarante ans de PS derrière lui, n’irait pas jusque-là, mais dans l’ensemble, les orientations de Macron sont celles qu’il aurait pu adopter s’il n’avait pas eu le boulet PS au pied. Sur le plan politique, Macron est en quelque sorte un Hollande accompli, un Hollande libéré.

En tout cas, on ne peut plus dire, comme vous l’écrivez que «le programme, c’est lui»!

Macron a fini par publier un projet, mais ce qui compte, c’est qu’il fait don de sa jeune et accorte personne à la France. Alors on a envie de savoir de quel bois se chauffe cette personne.

Vous sous-entendez dans votre article que Macron et Hollande travaillent ensemble en sous-main.

Soyons honnêtes: on en a pas mal de signes, dont je donne des exemples, mais aucune preuve. Cela dit, cela serait au moins une preuve de cohérence idéologique de la part du président. Tout le monde pense que ce serait une transgression de sa part de ne pas donner son soutien à Benoît Hamon. Mais pourquoi choisirait-il la fidélité boutiquière (et à une boutique qui lui a pourri la vie depuis cinq ans) plutôt que la fidélité idéologique?

Causeur, comme FigaroVox, avait prédit l’éclatement de la bulle médiatique Macron, qui ne s’est toujours pas produit. Vous êtes-vous trompés?

Face à un phénomène auquel on se sent étranger et qu’on ne comprend pas, comme le succès de Macron, on peut être tenté d’adopter des explications rassurantes. Toutefois, je n’ai jamais pensé ni écrit que Macron était une bulle médiatique, je ne crois pas que les médias aient le pouvoir de créer cet engouement, même si, aujourd’hui, il est clairement leur candidat. Normal: il est un peu à la politique ce que Mathieu Pigasse est à la presse. Macron n’a pas été fabriqué par les médias, mais peut-être est-il la quintessence parfaite d’un certain esprit du temps: c’est Homo Festivus qui a fait l’ENA!

Emmanuel Macron souhaite incarner le candidat hors du système, qui dépasse les lignes politiques classiques. Vous, la chevènementiste de 2002, vous n’êtes pas séduite?

C’est un élément de nouveauté: en transcendant le clivage droite-gauche, Macron espère fédérer le bloc central de la société française qui est aujourd’hui coupé en deux politiquement, alors qu’il a des intérêts communs. Le projet de Chevènement était en quelque sorte symétrique: lui aussi voulait casser le clivage droite-gauche, mais pour redonner de la voix à cette France oubliée qu’on n’appelait pas encore périphérique, cette France des classes populaires d’avant qui n’apparaît décidément pas dans le radar high-tech d’Emmanuel Macron. Hervé Algalarrondo, qui voit encore en lui le meilleur espoir de la gauche raisonnable, redoute qu’au lieu de réconcilier toutes les France, comme il l’a promis, Macron ne se soucie que des «France du politiquement correct» – les bobos et les immigrés pour faire court. Bref, malgré ses manières de télévangéliste et ses exhortations à nous aimer les uns les autres, on peut craindre qu’il n’aggrave les fractures françaises.

Que vous inspirent ses déclarations sur la guerre d’Algérie et sur l’inexistence de la culture française?

De l’inquiétude et de la colère, car elles révèlent une idée de la France qui, pour le coup, est en rupture avec toute notre histoire et qui est, en outre, en train de nous emmener dans le mur. Permettez-moi de citer le très beau texte d’Alain Finkielkraut: «Les conservateurs défendent la culture française, les progressistes célèbrent la culture en France. De «français» à «en France», il y a la distance qui sépare une nation d’une société multiculturelle.» Précisons que le multiculturalisme ne réside pas dans la coexistence de plusieurs cultures -qui est une donnée -, mais dans les modalités de cette coexistence. Macron, ce n’est pas l’identité heureuse, c’est l’identité à la carte. Et sa façon de draguer le vote immigré n’est pas très reluisante. Alors qu’il faudrait appeler tous les Français, quelle que soit leur origine, à retrouver le sens profond de la République, avec ses déclarations, tant sur l’Algérie que sur l’inexistence de la culture française, Macron adresse un message aux enfants d’immigrés: surtout ne faites aucun d’effort d’adaptation, ne changez rien, venez comme vous êtes. Alain Finkielkraut rappelle que la France n’est pas un open-space. Elle n’est pas non plus un McDonalds!

Élisabeth Lévy – directrice de la rédaction de Causeur

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Auteur : Lou Roumegaire

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